Chacun son nombril
Au fond, dit Dieu,
j'ai bien fait de leur donner un nombril,
de leur donner à chacun un nombril.
Parce que c'est utile,
c'est vraiment utile que chacun ait un nombril.
Dans les moments d'abattement,
dans les moments de découragement,
dans les mauvais moments,
il suffit de baisser les yeux
et aussitôt on ne voit plus rien d'autre
que lui,
amical, mystérieux, fraternel.

Oui, dit Dieu, j'ai bien fait de leur donner un nombril.
Bien sûr, ça les empêche quelque fois de voir plus loin.
De voir plus loin que leur nombril.
Mais après tout, sur le nombre
il y en a toujours quelques-uns
pour regarder plus loin.

Après tout, ce nombril, c'est moi qui le leur ai donné.
Mais quand même, dans mon plan,
je n'avais pas prévu qu'ils y attacheraient tant d'importance.
Si c'était à refaire, je le leur mettrais au milieu du front.
Comme ça, dit Dieu, ils seraient bien obligés
de ne regarder que celui des autres.

Et alors, dit Dieu,
quand ils seraient convaincus
à force de les voir,
qu'il y a des nombrils de noirs,
des nombrils de prolétaires,
des nombrils de célibataires,
peut-être qu'ils oublieraient le leur,
leur nombril d'intimité,
leur nombril de kermesse bien préparée,
leur nombril de charité bien ordonnée.

Mais, dit Dieu, il ne faut pas se faire trop d'illusions.
Ils sont tellement habitués à le voir où il est.
Il ne faut pas tout changer,
d'autant que j'ai dit moi-même
qu'avant de regarder la paille du voisin,
il faut penser à la poutre.
Et un nombril, dit Dieu, c'est si difficile à nettoyer...
Auteur: H. Derache, Terre et ciel
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