Mon âme est triste à en mourir
Je souffre tellement, Père, dans ce jardin !
Se peut-il que tout se termine ainsi ?
Se peut-il que je me sois trompé, illusionné ?
Je sais pourtant ce qui m’attend,
je leur ai annoncé, ce soir, à mon dernier repas.
Ils n’ont pas tout compris, c’est évident !

Me suis-je trompé de les avoir
choisi ?
Douze pêcheurs, illettrés, sans envergure !
Ils ne peuvent agir que si je suis au milieu d’eux.
Souviens-toi, Père, de ces marins dans la tempête :
Ils frémissaient devant ma présence endormie.

Tu sais, Père, le seul qui ait
assez de cran, de courage
est celui-là même qui, au moment où je te parle,
intrigue avec le Sanhédrin sur la façon de me trahir.
Il n’a sans doute pas accepté que je me tienne loin
de son projet zélote de chasser les Romains de Judée
bien sûr qu’il me voyait déjà comme son chef de rébellion,
attirant les foules à sa cause et levant des armées.
Je suis assuré que je l’ai profondément déçu
et j’en vivrai très bientôt la conséquence.

Je souffre tellement de les
laisser à eux-mêmes
j'ai été dur avec eux, ce soir, je le sais :
Dire à Judas :
« Ce que tu as à faire, fais-le vite. »
Je l’ai assurément provoqué… et il répondra.
Prédire à Simon Pierre qu’il me reniera trois fois.
Je souffre de le savoir si révolté et orgueilleux,
incapable de reconnaître ses faiblesses, ses limites :
Soutiens-le dans les souffrances de son reniement.

Je souffre tellement de cette
solitude qui m’assaille !
Mes trois préférés dorment à poings fermés
malgré mon exhortation à demeurer éveillés.
Je souffre de laisser ma mission inachevée
dans les mains de Pierre, Jacques et Jean
Qui auront à guider les huit autres…
Car je crois avoir perdu définitivement Judas.
Pourtant, s’il savait que, malgré la trahison qu’il prépare,
je serais toujours disposé à l’accueillir, à lui pardonner.
Si seulement, une fois qu’il aura exécuté son projet,
je pouvais rencontrer son regard, une dernière fois…

Je
souffre tellement, Père, de cette coupe du sacrifice
qui s’impose à moi, sans pouvoir m’y soustraire.
Ne puis-je donc pas en retarder la consommation ?
Voilà maintenant que je souffre, Père,
de faire obstacle à ta volonté, à ton dessein !
Est-ce un coup d’orgueil de vouloir poursuivre ?
Est-ce mon instinct de survie d’homme qui m’habite,
qui m’éloigne de ma véritable mission, divine celle-là !

Je suis triste de voir ma vie s’achever de cette façon !
Je suis anéanti de ne pas avoir réussi à convaincre !
Les Douze n’auront pas la capacité de poursuivre !
Il vaudrait mieux pour eux qu’ils retournent à la mer,
reprendre leur barque et leur femme, nourrir leur famille.

Cette coupe du sacrifice, je ne la repousserai pas, Père.
Je la boirai jusqu’à la lie, selon ta divine volonté.
Je consommerai librement le sang de ma mission
dans l’espérance qu’il n’ait pas un goût d’échec.

Je souffre tellement, Père, de cet abandon brutal :
L’abandon de ce peuple qui hier m’acclamait
et qui demain me rejettera en choisissant un sicaire.

Je songe ses dirigeants à qui j’aurais encore tant à dire,
à mes choisis qui s’effondreront, se cacheront,
à mes disciples qui ne comprendront rien à mon sacrifice.
Dans ma grande souffrance, Père, je m’en remets à toi :
Je ferai selon ta volonté, jusqu’à l’ultime dénouement.
Avant d’aller rencontrer Judas et mes amis endormis,
je laisse monter vers toi ma dernière prière, Père :
Soutiens-moi dans mes dernières heures sur terre
pour que le Fils soit toujours digne du Père
et fais en sorte que je ne perde aucun de ceux que tu m’as confiés.

Ouvre-moi tes bras aimants, Père;
Reçois ton Fils meurtri, mais fidèle à ta volonté !
Que ton indicible Amour épanche ma douleur !
En ce moment, mon âme est triste à en mourir !
Auteur: Marc Benoît©
Retour
Accueil