Lettres à Eileen


J'ai trois enfants, Paul, l'aîné et le seul garçon, porte le
prénom de son père, Theresa, la cadette de la famille, a les
yeux bruns et les cheveux bouclés de son père.



Eileen vient au milieu. Elle porte mon nom et celui de ma mère
qui s'appelait Eileen Ann. Lorsque je suis née, ma mère a inversé
son prénom et m'a nommé Ann Eileen. À mon tour, j'ai fait
de même à la naissance de ma première fille, en la nommant
Eileen Ann.



Dès l'âge de cinq mois, Eileen a fait preuve d'indépendance.
Elle refusait qu'on la nourrisse, préférant le faire à
sa manière.



J'ai eu beaucoup de plaisir avec mes trois enfants. Ils
travaillaient fort, avaient le sens de l'humour et réussissaient
bien ce qu'ils entreprenaient. Comme dans toutes les familles,
il arrivait que nous discutions de certains comportements que
leur père et moi aurions voulu qu'ils améliorent. Chez Paul et
Thérésa, les réactions allaient de l'accord silencieux au
désaccord verbal, mais nous réussissions toujours à mettre
les choses au point.



Avec Eileen, il n'y avait pas de discussions. Elle disait
immédiatement que nous n'avions pas le droit d'avoir une
opinion, grimpait l'escalier jusqu'à sa chambre, claquait la
porte, montait la musique et disait qu'elle ne voulait pas
discuter de ce sujet! Au début, j'ai souvent essayé de la
raisonner, mais cela ne la rendait que plus furieuse.



Un jour, désirant faire connaître notre point de vue à Eileen,
je lui ai écrit une lettre. Je lui expliquais la position de son
père et la mienne et ce que nous aurions aimé voir changé.
J'ai attendu qu'elle soit à l'école pour mettre la lettre sur
son lit. Elle n'a jamais parlé de la lettre et je ne l'ai jamais
revue, mais son comportement a changé !



Avec les années, il y a eu d'autres lettres déposées dans sa
chambre pendant qu'elle était à l'école, au travail ou à un
rendez-vous, deux ou trois lettres par année pendant environ
quatorze années. Elle n'a jamais fait référence aux lettres
ou discuté de leur contenu, mais son comportement changeait.
Il lui arrivait de dire, en se réfugiant à l'étage:
" Et ne t'avise pas de m'écrire une de ces lettres ! "
Bien sûr, je lui en écrivais une.
Le père d'Eileen est mort en 1990. Trois ans plus tard, elle
s'est fiancée et je me suis jurée de ne pas jouer la mère de la
mariée qui se mêle de tout. Tout s'est bien passé jusqu'à un
mois avant le mariage. Nous avons eu une dispute. Elle m'a
clairement laissé savoir qu'elle avait 24 ans, qu'elle était
enseignante spécialisée et qu'elle allait se marier. Elle m'a
aussi dit de ne pas lui écrire de lettre! Je lui en ai
écrit une.



Trois jours avant le mariage, Eileen faisait ses bagages pour
emménager dans sa nouvelle demeure. Elle m'a dit qu'il y
avait une boîte dans son placard et qu'il ne fallait pas la jeter.
" Elle contient toutes les lettres que tu m'as écrites. Il
m'arrive parfois de les relire et j'ai l'intention de les lire
à ma fille. Merci, maman".
Merci, Eileen


                                                          Auteur: Ann E. Weeks


Retour   Accueil