Un bout de craie
Chez nous, il était naturel
de craindre mon père.
Même notre mère avait peur de lui. Enfants, ma soeur et
moi croyions que toutes les familles étaient comme ça.
Chaque famille avait un alcoolique imprévisible impossible
à satisfaire, et une maman pieuse qui était là pour protéger
ses enfants. Nous croyions que Dieu avait tout organisé ainsi.
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Nous étions de bons enfants; maman nous disait toujours que
nous l'étions, même si papa ne le voyait pas. C'était en partie parce que
nous n'osions rien faire. Nous étions des enfants tranquilles et timides qui
parlaient rarement et jamais quand papa était à la maison. Les gens croyaient
que Dieu avait donné à maman les filles les plus gentilles !
Elle était toujours si fière de nous !
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Puis vint le jour où nous avons trouvé quelque chose de nouveau
et d'amusant à faire.
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Nous savions que personne ne se fâcherait. Nous ne
prenions jamais le
risque de faire ça. La porte de notre maison était en bois. Nous avons
découvert que nous pouvions y faire des dessins avec de la craie qui
s'effaçaient facilement. Nous allions avoir beaucoup de plaisir.
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Nous avons commencé à dessiner et à faire des tas de jolis dessins
partout sur la porte. Nous nous amusions ferme. Nous étions surprise de
constater à quel point nous avions du talent. Ces dessins
étaient bons !
C'est alors que nous avons décidé de terminer notre chef-d'oeuvre. Nous
étions fières de notre travail. Nous savions que maman l'aimerait. Elle voudrait
que toutes ses amies viennent le voir, et peut-être qu'elles voudraient qu'on
dessine leur porte aussi. Nous avions trouvé quelque chose en quoi nous
excellions !
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Les éloges que nous attendions ne sont pas venus. Au lieu de voir la beauté
de notre oeuvre, tout ce que maman pouvait voir était le temps et l'effort
qu'il faudrait pour la nettoyer. Elle était furieuse. Nous ne comprenions
pas, mais nous connaissions bien la colère et nous étions dans le pétrin !
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Nous avons déguerpi pour trouver un endroit où nous cacher. Dans notre cour
boisée, il n'était pas difficile pour deux petits enfants de trouver un lieu
sûr.
Ensemble, nous nous sommes blotties derrière un arbre et n'avons plus bougé.
Bientôt, nous avons entendu les voix effrayées de maman et de nos voisins qui
nous appelaient. Nous n'avons quand même pas bougé. Ils avaient peur que nous
soyons en fugue ou que nous nous soyons noyées dans l'étang derrière.
Nous avions peur qu'ils nous trouvent.
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Le soleil s'est couché et l'obscurité est tombée. Les gens autour
de nous sont devenus plus anxieux, et nous, plus effrayées. Le
temps filait, et plus nous nous cachions là longtemps, plus il devenait
difficile d'en sortir. Maman était maintenant convaincue que quelque
chose d'affreux nous était arrivé, et elle a décidé de téléphoner à la
police. Nous savions que quelque chose se passait, parce que nous pouvions
entendre toutes les voix discuter en groupe. Puis les recherches ont repris,
cette fois-ci avec de fortes voix masculines dominant sur les autres. Nous
avions
peur avant, mais maintenant, nous étions terrorisées !
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Comme nous nous agrippions l'une à l'autre dans le noir, nous avons
conscience d'une autre voix, une que nous avons reconnue instantanément
avec horreur: notre père. Mais il y avait quelque chose d'étrangement
différent dans sa voix. Nous y entendions quelque chose que nous n'avions
jamais perçu auparavant. La peur, la détresse, le désespoir. Nous ne pouvions
pas y mettre un nom alors, mais c'était bien cela. Puis vinrent les pleurs et
les prières entremêlés.
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Était-ce notre papa à genoux, suppliant Dieu ?
Notre papa, des larmes coulant sur son visage, promettant
à Dieu de lui donner sa vie s'il lui ramenait ses filles saines
et sauves ?
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Rien dans nos vies nous avait préparées à ce genre de
choc. Aucune de nous ne se souvient d'avoir pris la décision
de sortir. Nous étions attirées vers lui comme à un aimant,
nos craintes se dissipant dans la forêt. Nous ne savons toujours
pas si nous avons vraiment marché, ou si Dieu, d'une manière ou
d'une autre, nous a fait bouger jusque dans ses bras. Ce dont nous
nous souvenons, ce sont ces bras forts et aimants nous tenant et
pleurant, nous tenant comme si nous étions précieuses.
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Les choses ont été différentes après cela. Nous avions un
nouveau papa. C'était comme si l'ancien avait été enterré
dans
la forêt ce jour-là. Dieu l'avait pris et l'avait remplacé par
un autre, un qui nous aimait et était sans cesse reconnaissant de
nous avoir.
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Maman nous a toujours dit que Dieu était un Dieu de
miracles.
Je crois qu'elle avait raison. Il a changé toute notre
famille
avec un bout de craie !
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