Ma sobriété
(suite)




Si j'avais compris la première fois, j'aurais maintenant
quarante-huit ans de sobriété, ou du moins, d'abstinence
d'alcool avec les AA. La boisson me mène alors par la main,
pas à pas, sur le dur chemin de la déchéance humaine:
la rue, l'alcool à friction, la lotion à barbe, les nuits
d'hiver à coucher dans une vieille auto, dans un stationnement,
malade de jaunisse, condamné si je buvais encore, suicidaire.
Je bois toujours!



En 1974, lorsque les policiers me ramassèrent couché sur
le trottoir, ils m'amenèrent dans un centre de désintoxication
à Trois-Rivières. Il n'y avait alors pas de thérapeute: on y
restait, point. Je demandai alors à un homme qui travaillait
là s'il y avait des réunions de AA dans cette ville. Il me dit,
assez sèchement, qu'il y en avait quarante. Je faisais un
peu d'apitoiement, car je pensais mériter plus d'aide et
de considération. Le lendemain soir, deux gars, bien
habillés, vinrent me chercher pour assister à une assemblée.



En fait, tous les trois étaient des membres AA. Je leur ai
expliqué que je n'avais pas mon "linge propre" avec moi.
En vérité, j'avais pour seuls biens une chemise et le pantalon
vert que je portais, ainsi qu'un chapeau jaune et un rasoir
ébréché, dans ma poche. Ils m'ont assuré que personne
ne me regarderait.



Jacques a parlé. Je ne l'ai jamais revu, mais il m'avait
donné une lueur d'espoir. Ce soir-là, j'ai décidé d'essayer...
et j'essaie encore! C'était le 7 septembre 1974 et je n'ai
pas repris d'alcool depuis.



Dès mes premiers jours dans les AA, je commençai à poser
des questions. Au bout d'une semaine, je voulais appeler à
New York: on me modéra! J'assistais à 10 ou 12
réunions par semaine. J'aimais les réunions de services et
j'avais à peine trois mois d'abstinence lorsqu'on me
bombarda adjoint du R.S.G. Les services, sous toutes
les formes, ont été ma police d'assurance-abstinence
dans les AA.



Après 15 mois dans le Mouvement, je reviens R.S.G.
Lors d'une élection à la région, pour le poste de
délégué-adjoint, on proposa mon nom. Là, j'ai pris
conscience que c'était peut-être un peu trop. Mais mon nom
est dans le chapeau et au cinquième tour, c'est lui qui sort:
je suis élu délégué-adjoint. J'ai finalement été délégué
à New York en 1982-1983.



Je continue d'être aussi actif dans les AA. J'ai participé
à l'organisation de sessions d'études des Traditions,
des Concepts, etc... J'assiste encore à plusieurs réunions
par semaine. C'est ainsi que j'ai enfin trouvé ma
raison d'être et que je sais qui je suis. En moi, il y a
trois personnes: d'abord celle que j'ai haï à mort,
mais à laquelle j'ai pardonné: puis celle que je voudrais
tellement être: parfaite, impeccable, surhumaine; et
enfin celle qui s'en va dans la vie, qui fait des erreurs
et se reprend, celle qui peut enfin parler de son Être suprême
et qui en parle beaucoup. C'est la personne que je préfère.



Aujourd'hui, j'apprends encore à vivre, après 48 ans
de rage et de haine. Vous m'avez débâti et rebâti en neuf,
vous avez fait de moi un homme qui aime, pas parfait,
juste un peu meilleur dans tous les domaines de sa vie.
Merci aux AA.

"Tomber c'est humain, se relever c'est divin!"


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