Ma sobriété



Si j'avais seulement deux mots pour résumer mes
vingt-quatre années d'abstinence d'alcool, avec
les Alcooliques anonymes, je choisirais:
sobriété et services.
Si j'avais un seul mot pour décrire mon passé
d'alcoolique, je dirais:
illusions au pluriel.



Je suis né à Shawinigan. Je suis le plus beau
garçon d'une famille de cinq enfants. J'ai quatre soeurs.
Dès l'école, je connais mon destin: je serai prêtre.
Plus encore, je serai un missionnaire, je subirai un
martyre pire que celui du Père Bréboeuf, pour ceux
qui le connaissent. Je deviendrai un héros et j'écrirai à
ma mère en trempant une plume dans mon sang.



À quinze ans, en travaillant dans le bois, j'ai goûté à
l'alcool et enfin découvert ma vraie vocation:
je serai un bûcheron: plus encore, je veux être
un voyou de luxe! je ne veux pas dire que tous ceux
qui travaillent dans le bois sont des voyous, mais les
premiers bûcherons que j'ai rencontré ont fait mon affaire.
Eux étaient des hommes: "sacrards, solides, fumeurs,
coureurs de femmes, des gars qui laissent leur emploi
lorsqu'on les écoeure. C'était tout ça que je voulais être
et je mis peu de temps à y parvenir.



À quarante-cinq ans, je ne savais toujours pas ce que je
voulais faire, ni qui j'étais...



Entre-temps, je suis devenu opérateur d'équipement lourd.
J'ai eu ma propre entreprise; j'ai fait énormément d'argent et
j'en ai perdu encore plus. Il m'arrivait souvent, des soirs où
j'étais fauché, de me retrouver, le lendemain avec un gros
rouleau d'argent. J'espère ne pas avoir bu avec aucun
de vous, lecteurs...



Mes bons parents m'avaient pourtant élevé selon le
mode AA, sans le savoir, en m'enseignant à être humble,
charitable, à aimer, à être honnête et à avoir foi en Dieu.
Mais moi, le gars le plus intelligent de la planète,
il me fallait une médecine plus forte pour me faire comprendre.
Et dans ce monde d'illusions où je mesure six pieds
et quatre pouces, où je suis né dix ans avant mon père,
où je connais tout, où tous les autres sont de travers,
je suis le seul à avoir le pas... Et je bois.



Vers l'âge de vingt-deux ans, je rencontre les AA et
j'arrête de boire durant quelques mois. J'étais retourné
habiter chez mes parents parce qu'une fois de plus,
j'étais dans la rue. Un dimanche matin, alors que mon
père revenait de l'église, il eut le malheur de me dire:
"Maintenant que tu as arrêté de boire, tu devrais aller à
la messe le dimanche!" Je fis mes bagages et je retournai
boire... durant vingt-trois autres années.


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