Jo Suanne
(suite)
Je me souviens… des rêves dans mon sommeil dans les premiers mois
de ta conception, qui me racontaient que j’accouchais d’un bébé mort-né
et aussi les pensées où je te voyais prise dans ton cordon quelques
jours avant ta naissance qui me traversaient l’esprit.
Encore le murmure de ton âme pour m’annoncer ton départ précipité.
Je me souviens… des petits pincements que je ressentais parfois à
l’intérieur de moi… mais ne sachant pas que tu tirais à ces moments-là
sur ton cordon pour peut-être une possible délivrance.
Ce cordon que j’ai eu du mal à accepter.
Ce cordon qui m’a fait tant souffrir me faisant ressentir indigne de te
recevoir et coupable de ne pas savoir.
Ce n’est que plus tard que j’ai compris à quel point tu avais eu du mal à te
détacher de moi tellement ton amour était grand et de l’accord de nos deux âmes
qui en avaient décidé ainsi.
Je me souviens … que ma tante Colette m’a dit qu’au contraire
j’étais digne de toi, car tu savais que j’avais l’ouverture et la force de
passer au travers et que tu m’avais choisi pour ça.
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L’infirmière t’a enveloppé d’une couverture et elle t’a déposé dans mes bras.
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J’ai du mal à te dire à ce moment là tout ce que j’ai ressenti.
Faisant abstraction de ton corps abîmé, enfin je pouvais te voir,
voir ton visage, tes traits délicats, tes sourcils bien dessinés et tes longs
cils
sur tes yeux fermés. Tes lèvres qui avaient les mêmes courbes que les miennes.
Tes cheveux d’un brun roux foncé qui se voulaient bouclés.
Comme tu étais belle !
Je me souviens… comment ta sœur Sarah avait peur que tu ne sois pas jolie.
Sa jeunesse ne sait pas encore qu’il n’y a pas d’enfant sur cette terre
qui ne soit pas beau, surtout dans les yeux et le cœur d’une mère.
À te regarder, ton corps encore chaud, on aurait cru te voir respirer comme
si tu dormais paisiblement.
Je me souviens…lors de l’échographie à l’amniocentèse,
Elizabeth et moi on te regardait quand on t’a vu respirer et ton ventre se
soulever !
Surprises on a questionné le médecin qui nous a répondu que c’était très bien et
que cela démontrait un signe de santé chez toi, que tu inspirais le liquide
amniotique.
Quel magnifique souvenir tu m’as laissé.
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Mais là, le placenta ne voulant pas décoller, je t’ai confié dans les bras de
Véronique qui t’a bercé. On m’a mise sur un médicament pour provoquer,
le travail a recommencé.
C’était tellement douloureux pendant que j’attendais pour la salle d’opération,
j’ai demandé à ce que l’on vienne me chercher.
Mais la réponse que j’ai reçue était que ta grande sœur comptait sur moi et
que je ne pouvais partir avec toi.
Je me souviens… d’avoir tourné la tête vers Véronique qui te berçait
toujours et d’y avoir lu de l’incertitude dans ces yeux.
Je me souviens… qu’à mon retour chez Colette et André,
qu’Elizabeth m’a raconté qu’elle avait cru à un certain moment que j’étais pour
les quitter.
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Elle m’a expliqué comment elle avait trouvé le temps long avant que l’on
m’amène à la salle d’opération.
Mon médecin Isabelle qui m’a dit en avoir été fâchée de cette longue attente,
impuissante et ne pouvant me soulager.
Véronique …qui m’a reconduit jusqu’à ces portes.
Pendant que j’étais à la salle d’opération, Elizabeth et Véronique ont pris
quelques photos de toi.
Je me souviens…d’avoir pleuré pendant deux jours quand Sarah mal à l’aise m’a
annoncé que par mégarde, elle avait effacé les seules photos que j’avais,
enceinte de toi de huit mois.
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Puis j’ai commencé à me réveiller. Je voyais de belles sphères d’un bleu
magnifique.
Je leur ai dit à quel point je trouvais leurs lampes magnifiques.
Et l’on m’a reconduit à ma chambre.
Tu étais là et tu m’attendais mais je ne te voyais pas,
j’étais encore sous l’effet des narcotiques et
je ne parlais que de ces jolies lampes bleues.
Je me souviens…environ un mois après le 28 juillet, jour de ta naissance,
Catherine et moi étions au centre d’achat et tout ce qui était bleu accrochait
mon regard, j’avais une attirance pour la couleur bleu, que j’ai encore
aujourd’hui.
Je suis entré dans une librairie, à la recherche du livre " Le Non-désiré ",
quand mes yeux ont accroché sur un livre de couleur bleu dont
le titre est « Le rêve envolé ».
Drôle de coïncidence car ce livre raconte les différentes étapes du deuil et
témoigne
des parents ayant perdu leur nouveau-né comme moi.
Je l’ai acheté mais il reste toujours sur le bord de la fenêtre chez Colette et
André.
Je l’ai à peine feuilleté. Un jour je le lirai.
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Puis Elizabeth t’a remis dans mes bras, la couleur de ta peau avait changé.
Trop d’heures avaient passé.
Mais tu étais toujours la même, toujours aussi belle.
L’infirmière t’a ondoyé et ton nom, Jo Suanne, j’ai prononcé.
Peu de temps après, elle est revenue te chercher car le temps pressait me
disait-elle pour te reconduire à la morgue, cette endroit où un jour
j’ai traversé, accompagné de Catherine, pour rencontrer celui qui
t’avait abîmé contre ma volonté.
Celui-là je l’ai bien regardé et je crois qu’il ne pourra pas nous oublier.
Je me souviens … de Sarah qui a eu peur en me sachant enceinte de toi et
qui s’était choqué.
Elle ne savait pas à quel point elle allait pleurer.
Je me souviens…un soir assise dans les escaliers chez Catherine et qui me
disait que c’était un deuil de l’avenir que je devais faire et que
cela était normal de t’idéaliser.
Je n’aurai jamais à te dire non ni à te réprimander pour
des gestes que tu aurais pu poser.
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