Jo Suanne


Merci d’être venu même pour ce court passage dans ma vie.
T’avoir senti grandir en moi pendant neuf mois fut une grande joie
mais devoir te laisser partir m’a demandé beaucoup de courage.
Courage pour accepter ce départ prématuré. 
Pendant les derniers six mois où tu as grandi et que  je t’ai
portée dans mon ventre, tu m’as fait sentir comme une reine et
tu as ensoleillé mes journées de ta présence, 
je me sentais si calme et si heureuse dans l’attente de ta venue.
Je ne peux t’oublier mon ange, toi donc les souvenirs sont peu
nombreux mais tellement vivants et qui ont laissé une empreinte
gravée dans mon cœur.
Car tu as ouvert une porte en moi dont je ne soupçonnais pas l’existence. 



Te souviens-tu lorsque je te portais et que tu bougeais, Sarah, ta grande sœur,
 venait délicatement poser sa main sur mon ventre pour sentir le
moindre de tes mouvements et qu’elle faisait tout plein de projets pour toi ?
Elle avait hâte de ta venue pour te donner ton bain, tes repas et te bercer tendrement.
C’était une joie et une partie de grand plaisir pour elle de choisir tes
vêtements au magasin et elle a même choisi celui dont tu as été
vêtue dans ton petit cercueil blanc un matin ensoleillé 
au début du mois d’août.
Un pyjama blanc avec de petits oursons.



Que de projets que j’avais pour ma famille qui devait s’agrandir
de ta présence. L’achat d’une grande maison où je t’imaginais y
courir de long en large. Les nombreuses armoires de cuisine que tu
aurais dépouillées de leurs chaudrons et de leurs plats en
les éparpillant sur le sol. Et la salle de bain avec son grand bain
double qui me faisait questionner sur la façon de comment je t’y baignerais.
Les chats dont tu leurs aurait tiré la queue.
 Et ton sourire qui aurait accueilli Sarah arrivant de l’école.
Il y a eu un temps… où j’avais du mal lorsque j’entrais dans la maison
et que je passais devant la pièce qui aurait dû être ta chambre,
 les larmes emplissaient mes yeux et mon cœur se serrait. 



C’était un mois avant ta naissance que je fis l’acquisition de cette grande demeure.
 C’est ton oncle Joël par le geste qu’il a posé qui a rendu cela possible.
Aucun membres de ma famille, maris de mes cousines, oncle et amis,
 ne voulaient que je touche à quoi que ce soit lors du déménagement.
J’étais assise sur un banc la main posée sur mon ventre épiant le
moindre de tes mouvements, heureuse, riant et blaguant avec tout ce beau monde.
Je me rappelle lors de la dernière échographie à trente semaines
de grossesse, comme tu m’as ému ce jour là, tu étais si belle on aurait
dit que tu mâchais de la gomme.
Ce souvenir restera toujours gravé en moi car il est si magnifique.



Jo Suanne, ce prénom dont tu m’en as soufflé les premières syllabes
deux mois après ta conception, et qui en a fait jaser du monde.
Il est si doux et agréable à mon oreille quand je l’entends prononcer
par quelqu’un d’autre qui me parle de toi.
Ultime preuve de ton existence.
Je me souviens à l’hôpital en attente du travail de l’accouchement comment
Elizabeth et Véronique ont cherché de multiples façons de l’écrire
afin qu’il soit prononcé correctement.
Cela nous a bien amusé toutes les trois, la feuille était remplie de
ton nom écrit chaque fois différemment.
J’ai gardé cette feuille aux multiples façons d’écrire ton nom.
Jo Suanne, je te dirai plus tard la signification de ton nom.



Jo Suanne, moi qui te croyait un garçon quel fut ma surprise en te sachant une fille.
Ne serait-ce que pour me montrer un côté de toi moqueur ?
Que de pas tu as franchis pour rester le plus longtemps près de moi,
à deux mois de ta conception je croyais te perdre mais tu es restée
accrochée et même plus tard, malgré les risques de l’amniocentèse tu es encore resté.
Ne serait-ce que pour me montrer un côté de toi déterminé ?



Je me rappelle la dernière fois que je t’ai senti bouger
c’était un dimanche matin, le travail avait commencé pour finalement
s’arrêter et trois jours après,  m’inquiétant de ne plus te sentir bouger
et que Véronique et Colette avaient cherché désespérément le son du
battement de ton cœur qui restait muet, je suis allé à l’hôpital à contre
courant car au fond de moi je le savais mais je ne voulais pas l’entendre,
je voulais te garder plus longtemps en moi.
Là-bas, ils m’ont  examinée et finalement annoncé que tu étais décédée.



Je me souviens avoir paniqué.
Je ne voulais surtout pas que l’on t’arrache à moi car j’avais besoin de
temps pour accepter. Je n’étais pas prête à te laisser partir.
Heureusement leur calendrier à la salle d’accouchement était plein donc
j’ai pu revenir à la maison de Colette et André où l’on m’a ouvert les
bras sans rien dire et ainsi me consoler. 
Je me suis mise à pleurer sachant que je ne verrais jamais la couleur
de tes yeux,  jamais l’ombre de ton sourire ou de tes éclats de rire.
J’avais peur de devoir t’abandonner.
Tout ce que je désirais était de te tenir dans mes bras et de voir ton visage.
Je me souviens…du corridor que j’ai traversé parmi les nouvelles mamans
et les cris des nouveau-nés et de mon pas qui s’est mis à s’accélérer. 



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