
Les Béatitudes de Noël

Cette histoire que je vais vous conter se passe il y a très longtemps.
On ne sait plus à quelle époque tant cela est loin.
De génération en génération elle est demeurée vivante
et est parvenue jusqu'à nous.
Tout au plus peut-on dire qu'elle se passe une nuit de Noël.
On rapporte qu'à cette époque là, celui qui faisait
un vœu en adorant l'Enfant jésus dans la crèche était exaucé.

En cette
nuit-là, deux lépreux arrivèrent, on ne sait comment,
jusqu'à la crèche de Bethléem.
Deux malheureux, comme on dit, du même acabit que ceux que Jésus
guérit dans l'évangile, ces boiteux et estropiés qui n'attirent
vraiment personne.
Ils avaient entendu rapporter par l'un des leurs le
« Que veux-tu que je fasse pour toi ? »,
aussi étaient-ils venus à la crèche dans l'espoir de pouvoir
dire à l'enfant Jésus quel était leur désir.

Leur arrivée à la
crèche n'avait pas été sans provoquer quelques remous
dans l'assistance des bergers réunis autour de l'Enfant,
et même les chiens s'étaient mis à aboyer, comme si un danger menaçait.
Tout le monde s'était écarté d'un pas.
Mais comme c'était la nuit de Noël, les rancœurs et les préjugés
étaient oubliés, et les cœurs s'ouvraient à celui que l'on repousse
habituellement, par crainte ou par dégoût.
Après tout, c'était la nuit de Noël, et ces deux là avaient droit
comme tout le monde à adorer Jésus.

Nos deux lépreux étaient là, devant la crèche.
Le premier se pencha vers l'enfant et lui dit :
« Je voudrais que tu me guérisses de ma lèpre et de toutes
mes plaies, et aussi de celles de mon cœur, les plus profondes,
les plus cachées,
Elles m'encombrent pour te servir, et si tu me guéris,
je pourrai alors te servir pleinement.
Je n'aurai plus besoin de penser à moi et je pourrai dire
aux gens que je rencontre :
Jésus est vraiment notre sauveur, regardez-moi,
entendez ce que j'étais, et voyez ce que je suis aujourd'hui. »
Et le lépreux fut guéri.

À son
tour, le second lépreux s'approcha de la crèche,
et d'émotion, il faillit culbuter sur l'enfant.
On ne sait pas par quel miracle il retrouva l'équilibre.
Toute l'assemblée reprit son souffle : On avait eu peur.
« Seigneur Jésus, dit-il après un silence qui parut interminable,
oserai-je te demander ce que me dicte mon cœur ?
Je ne te demande pas de me guérir.
Non, seulement si cela sert ta gloire.
Je ne te demande pas non plus que je garde mon mal... »

Il se tut encore quelques instants.
Mais pourquoi ne demandait-il pas la guérison ?
Les uns pensaient : quel niais, quel imbécile, et ils se moquaient de lui.
Les autres avaient pitié : pauvre homme, il va laisser passer sa chance.
Mais tous se demandaient quel souhait il allait exprimer.
« Je voudrais, reprit-il, poser ma main sur ta main percée du clou. »

Bien entendu, comme l'Enfant jésus était encore trop petit pour lui répondre,
Marie lui dit d'approcher et de poser sa main sur celle de l'Enfant.
Et le lépreux posa sa main, sa grosse et lourde main,
toute ouverte, portant déjà les marques de la maladie,
sur la main de jésus, paume contre paume, et il murmura seulement :
« Pourquoi ? ».
Le lépreux repartit avec sa lèpre, en silence, et sur son visage,
on lisait une lumière qui n'était pas d'ici,
et même sa laideur en devenait belle,
une larme coulait le long de sa joue.

Le premier lépreux avait guéri,
il avait obtenu ce que désirait son cœur,
mais son cœur était devenu lisse et dur,
comme la paroi lisse d'un rocher, invulnérable,
tellement que personne ne pouvait plus s'y agripper ou s'y blottir.
Il n'avait plus besoin de personne pour le consoler,
il avait oublié le goût des larmes.
La souffrance lui était devenue étrangère.
Il avait beau dire avec conviction à celui qui avait mal :
« Ton Dieu te sauve »,
il n'entendait plus le cri des hommes dans sa chair.
Leurs larmes ne pouvaient plus atteindre les siennes
puisqu'il n'en avait plus.
On ne sait pas par la suite ce qu'il est devenu.
On n'a plus jamais entendu.

Le second
lépreux se retrouva au bord du chemin,
là où il était auparavant, assis tout le jour, à attendre
d'un passant de quoi subsister.
C'est vrai qu'il passait toute sa vie à attendre.
Il avait tellement l'habitude d'être seul et d'attendre tout le jour.
Mais il savait depuis cette nuit de Noël que celui qu'il attendait
était venu, qu'il était là.
Il lui suffisait de penser à la main percée du clou de l'Enfant
et à sa main contre la sienne, et son attente s'éclairait
de mille constellations.
Une chose pourtant le chagrinait :
il aurait bien voulu partager avec quelqu'un le don
reçu cette nuit de Noël, mais personne ne venait
à lui à cause de sa lèpre.

Un jour,
un enfant passa au bord du chemin,
il pleurait et sanglotait tant, que le lépreux absorbé
dans ses pensées, sursauta et lui dit :
« Tu pleures, tu as mal ? »
L’enfant répondit par un silence en hochant la tête,
et le lépreux répondit au silence par un silence.
Et l'enfant vint se blottir contre le lépreux qui n'eut
pas le temps de le repousser.
Tous deux se taisaient.
Le lépreux n'avait pas dit :
« Sèche tes larmes, ce n'est rien ».
Il s'était mis à pleurer avec l'enfant, et ses larmes s'étaient mêlées
à celles de l'enfant, et toujours sans un mot
il avait posé sa main, celle qui avait touché la main transpercée,
sur celle de l'enfant, paume contre paume, et le visage de l'enfant
s'était éclairé de la béatitude de Noël qui s'était aussitôt
reflétée sur le visage du lépreux.

L’enfant
était reparti.
Il avait raconté la douceur de sa rencontre avec le lépreux et
d'autres gens étaient venus.
Le lépreux laissait seulement toute souffrance venir jusqu'à la sienne
et celui qui posait sa main sur celle du lépreux, paume contre paume,
recevait dans le secret une béatitude,
selon la marque de sa souffrance, mais chacun gardait sa blessure
jusqu'aux profondeurs de l'être,
elle devenait l'ouverture du cœur et le passage de l'amour.

Si un jour, vous rencontrez
le lépreux,
n'hésitez pas à vous asseoir près de lui.
En silence ou en pleurs.
Vous recevrez vous aussi une béatitude selon
la blessure de votre cœur.
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