De la visite
(L'accueil)

Des amis me visitent, cet après midi, à la maison.
Ils viennent voir le grand malade, comme ils disent.
Je leur en sais gré. Il est important que je me sente
encore de ce monde des vivants.

Pourtant, dès les premiers instants des retrouvailles,
après les poignées de mains chaleureuses et les accolades
fraternelles, après les baisers et les regards amicaux, un sentiment
de malaise a fait son apparition.

Cela n'a duré que quelques minutes, mais je sens bien
que ma maladie provoque la crainte dans mon entourage.

Ça pourrait m'arriver à moi aussi, semble-t-ils se dire
et ça m'est insupportable.

Je sais qu'il me faut réagir tout de suite afin de les
aider à surmonter leur peur.
Un sourire, une parole généreuse, des oreilles attentives
suffisent parfois à recréer le climat de confiance nécessaire
au dialogue.
Leur confiance revient. Mes visiteurs se laissent persuader
par mes propos paisibles.

En tant que malade, je comprends que j'ai un rôle à jouer
auprès de ces bien-portants.
Bientôt, chacun rapporte ses propres anecdotes, raconte ses
accrocs de santé; toute une panoplie de maladies similaires à
la mienne est exposée.

Chacun essaie de se mettre à ma place, évoquant ses bobos,
décrivant avec maints détails les périples de sa guérison. Ils
veulent certainement bien faire, mais je trouve le temps long.

Dans le fond, ce n'est pas très difficile de partager le malheur
des autres. Ce qui l'est davantage, c'est de ne pas y ajouter les
siens; et ce qui l'est encore plus, c'est de se réjouir de leur bonheur.

Je dis ça parce que, dans mon cas, en regardant mes visiteurs,
je me suis senti jaloux de leur santé. Cloué au lit la moitié de
la journée, je me trouve souvent malheureux d'être seul, incompris,
abandonné, alors que les autres, à mes côtés, sourient à leur chance
et à leur bonheur.
Je réussis toutefois à surmonter ce sentiment un peu mesquin.
Après tout, ne sont-ils pas mes amis?

Seigneur, apprends-moi la générosité, la grandeur d'âme, la
magnanimité.
Apprends-moi à être heureux du bonheur des autres.
Apprends-moi à ne trouver mon bonheur qu'en toi.

 
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